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Rivière d'ain

En regardant la carte du secteur, on se rend vite compte que la rivière d'Ain le long de laquelle il s'étale sépare le Bugey du Revermont puis de la Dombes, avant de cerner la plaine Côtière par le sud. Elle est lourde et sombre jusqu'à Neuville-sur-Ain, puis elle s'effiloche, laissée aux pêcheurs et kayakistes avant de rejoindre le Rhône près de Lyon.

Enfant, j'avais du mal à faire le rapprochement entre ces deux environnements aux profondeurs distinctes. A Chambod, on cherchait très loin vers le bas, les yeux fermés et à des températures toujours plus basses, un semblant d'algue qui précéderait le fond de la rivière. Puis on s'étendait à la surface de l'eau et on imaginait les ruines de villages qui avaient été engloutis par EDF. Nos petites silhouettes devaient leur faire de l'ombre. Des collines boisées et parfois abruptes cernaient les deux rives. A cet endroit, personne ne traversait la rivière dans sa largeur.

En aval, au centre de Neuville, c'était réservé à la pêche, aux couleuvres et aux retraites aux flambeaux. En revanche, à partir de Pont d'Ain, les baigneurs et les embarcations commençaient à s'agglutiner sur des îlots que l'on rejoignait facilement à pied, avec glacière et parasol. A Varambon, Priay, Chazey, c'était la vraie rivière, dans son tempérament le plus joyeux. Enfant, les galets de l'Ain me paraissaient si lisses, lavés par le fort courant et comme chauffés à blanc sur la rive. Je crois que le niveau de l'eau, à cette époque, a rarement dépassé nos nombrils, mais elle nous paraissait glacée et rapide. Pendant des heures, les fesses en l'air et un masque de plongée sur la tête, souples comme jamais, on dégottait de beaux ricochets et parfois même des petits poissons qui fuyaient avant que l'on ait pu tendre la main. Seuls les vairons commettaient l'imprudence de faire une pause derrière nos mollets, à contre-courant, et finissaient dans l'épuisette. On la vidait régulièrement dans un paquet de chips rempli de flotte et accroché à un buisson. Histoire de varier les activités, les plus courageux d'entre nous pendaient des cordes aux saules et se jetaient dans de petits trous d'eau. D'autres allaient explorer la végétation poussiéreuse des environs. Après le goûter, les doigts plein de choco-Prince ramollis, on érigeait des bassins parce qu'on pensait que l'eau stagnante allait se réchauffer au soleil, qu'on pourrait envisager un élevage de brochets, mais bien souvent l'ouvrage finissait par servir de stock de bières fraîches aux adultes qui nous accompagnaient. Un jour, on a compris nous aussi que ça pouvait être beau, en effet, le parfum de l'alcool et de la vase mélangés. Aux alentours de quatorze ans, a peu près, nous non plus on n'a plus rien cherché à attraper. On allait juste faire passer le temps sous le cagnard, en sortant du collège ou au début des vacances d'été, en petit maillot, sans crème et sans casquette, histoire de morfler un peu. Et puis on n'est plus rentré le soir, on a fini de mauvaises bouteilles autour d'un feu avant de s'endormir sous un duvet troué par les mégots, mais ça, on en a déjà parlé.

Ça fait longtemps qu'on n'a pas campé sur le rivage, un peu cuits par le soleil et d'autres choses, mais depuis quelques années je trouve la rivière bien sale, recouverte d'un duvet un peu gluant à peine gêné par les nouveaux enfants du coin. En plus, elle est toujours tiède. Difficile de faire baisser sa température dans ce qui reste d'eau, à la fin de juillet. Si ça continue, les touristes devront porter leur canoë sur une grande partie du circuit, en chaussures antidérapantes, et manqueront la navette de Gévrieux où plus personne ne s'élancera du pont. Heureusement qu'il nous reste l'odeur.